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  • 16/9/2009
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Concentration des médias et médiatisation de la concentration

Etat des lieux dans le monde

   A travers le monde, des conglomérats géants font main basse sur les médias. Aux Etats-Unis, où les règles anticoncentration dans l’audiovisuel ont été abolies en février 2002, America Online a racheté Netscape, le magazine Time, la société Warner Bros et la chaîne d’informations CNN; General Electric, première entreprise mondiale par sa capitalisation boursière, s’est emparée du réseau NBC; la firme Microsoft de M. Bill Gates règne sur le marché des logiciels, veut conquérir celui des jeux vidéo avec sa console X-Box et, par le biais de son agence Corbis, domine le marché de la photo de presse; la News Corporation de M. Rupert Murdoch a pris le contrôle de certains journaux britanniques et américains les plus diffusés (The Times, The Sun, The New York Post), possède un réseau de télévision par satellite (BskyB), une des chaînes des Etats-Unis (Fox), ainsi qu’une des principales firmes de production de films (20thCentury Fox)... En Europe, Bertelsmann, premier éditeur mondial, a acquis RTL Group et contrôle désormais, en France, la radio RTL et la chaîne M6; M. Silvio Berlusconi possède les trois principales chaînes privées d’Italie et maîtrise, en tant que président du conseil, l’ensemble des chaînes publiques; en Espagne, la firme Prisa contrôle le quotidien El Pa?s, le réseau SER de radios, la chaîne cryptée Canal+ et un pôle de maisons d’édition...

concurrence et médias

Etat des lieux en France

   En France, la crise du marché publicitaire, la baisse des ventes des quotidiens et l’arrivée des journaux gratuits incitent au regroupement des titres de la presse, favorisant l’entrée d’industriels dans le capital de sociétés de presse en difficulté. Dans ce contexte, le démantèlement de Vivendi Universal Publishing (VUP) a provoqué un bouleversement radical. Le groupe Dassault, présidé par M. Serge Dassault, homme de droite élu maire avec les voix du Front national, qui contrôle déjà Le Figaro et de nombreux journaux régionaux, a pu ainsi acquérir l’hebdomadaire L’Express, le magazine L’Expansion et quatorze autres titres, devenant, via la firme Socpresse, le premier groupe de presse. De son côté, le patron de Dassault Aviation, sénateur UMP, possède depuis 2004 «Le Figaro», «Le Figaro magazine» et «Le Figaro Madame», ainsi que «Le Journal des finances».

Vincent Bolloré, patron du conglomérat du même nom, présent dans les transports et le tabac, s’est lancé récemment dans les médias avec la chaîne Direct 8 et le gratuit «Direct Soir». Il possède également 70 % du gratuit «Matin Plus», aux côtés du «Monde» et contrôle la SFP

   Bolloré possède aussi le groupe publicitaire Havas et 100% de l’Institut de sondages CSA (déjà actionnaire de 40% avant juillet 2008, il a racheté les 60% restant. Ce qui par ailleurs remet en cause la crédibilité du sondage CSA déclarant que les Français n’étaient «pas choqués» du séjour de Nicolas Sarkozy sur le yacht d’ «un ami industriel»). En dehors de ses activités médias, Bolloré réalise plus de 60 % de son chiffre d’affaires dans la logistique et le transport. Il s’est bâti un royaume en Afrique, sur le transport de marchandise et l’activité portuaire, ainsi que sur les plantations et l’extraction de ressources naturelles. En 2007, il a réalisé 22% de son chiffre d’affaire et la moitié de ses investissements sur le continent africain. Les liens de Bolloré avec les chefs d’Etats africains (Cameroun, Sénégal, Côte d’Ivoire,…) en font un des piliers de la «Françafrique», comme l’attestent des articles récents dans Mediapart.

   De plus, le groupe Lagardère, présidé par M. Jean-Luc Lagardère, homme également de droite, proche de M. Jacques Chirac, premier éditeur de France (Hachette, Fayard, Grasset, Stock...), qui possède déjà des journaux régionaux (Nice-Matin, La Provence), domine la presse magazine (Paris Match, Elle, Télé 7 Jours, Pariscope...) et contrôle la distribution des journaux viales kiosques Relay et les Nouvelles Messageries de la presse parisienne (NMPP), a racheté le pôle édition de VUP (Larousse, Robert Laffont, Bordas...), devenant l’un des géants européens de la communication et ne cachant plus son ambition d’avaler soit Canal +, soit la chaîne publique France 2...

   Quant à François-Henri Pinault, président d’Artémis et fils de François Pinault, il est propriétaire du « Point ». Enfin en décembre 2007 Bernard Arnault (LVMH), déjà détenteur de la Tribune, a racheté au groupe Pearson du quotidien financier Les Echos et domine à présent la presse financière.

   Bernard Arnault est également propriétaire de Radio Classique. Et en dehors de ces groupes privés, tous liés au pouvoir à la fois par leurs carnets de commandes dépendant de l’Etat et par des liens personnels tissés avec Nicolas Sarkozy et l’UMP, n’oublions pas les télévisions et les radios publiques, récemment soumises au pouvoir politique du gouvernement et du président de la République, par la récente réforme imposée à l’initiative de Nicolas Sarkozy, à la fois par la nomination du président de France Télévision et de Radio France et par la suppression des publicités sur les chaînes publiques, impliquant une dépendance financière à 100% du budget des subventions de l’Etat sans garantie budgétaire au-delà de un an.

   France Télévision (France 2, France 3, France 4, France 5, RFO, France 24, France ô) contrôle une diffusion réalisant plus de 40% de l’audience française. France Télévision est présidé par Patrick de Carolis (soutien de Nicolas Sarkozy même si s’est parfois montré critique).

Radio France (France Inter, France Info, France Culture, France Bleu, France Musique, FIP, Le Mouv’,…) consolide sa position de leader avec 21,6% d’audience cumulée et 21,7% de part d’audience (enquête Mediamétrie de décembre 2008). Radio France est présidé par Jean-Paul Cluzel, longtemps collaborateur de Jacques Chirac, soutien de Nicolas Sarkozy.

   Martin Bouygues, président du géant du BTP, est actionnaire du groupe TF1 (la chaîne TF1, mais aussi LCI) depuis 1987. Il en détient 43 %. TF1, contrôlée par Bouygues, est en position dominante, représentant plus du tiers de l’audience totale de l’ensemble des chaînes de télévision en France. Bouygues également TV Breizh et a des participations importantes dans Metro, TMC, RTL 9, NT1, etc. Soit en tout plus de 40% de l’audience. Martin Bouygues est le parrain du fils de Nicolas Sarkozy. Laurent Solly, directeur adjoint de campagne de Nicolas Sarkozy a été engagé sur TF1. C’est une nomination demandée directement par l’Elysée. Bouygues dépend de contrats d’Etat, de collectivités locales, dans ses activités de bâtiment, de construction. La famille Bouygues, dont nous connaissons la proximité avec l’actuel président de la République, est le premier actionnaire du groupe. Les groupes Pinault et Arnault sont aussi actionnaires de Bouygues.

   Arnaud Lagardère, président de Lagardère Active Media, possède Europe 1, «Paris-Match», «Elle», «Public», 17 % du «Monde», 20 % de Canal+ France et une participation dans le groupe Le Parisien-L’Equipe. Il détient également «Le Journal du dimanche » avec Serge Dassault. Ces deux groupes - Dassault et Lagardère - ont en commun l’inquiétante particularité de s’être constitués autour d’une firme centrale dont l’activité est militaire (avions de chasse, hélicoptères, missiles, fusées, satellites...). La vieille crainte s’est donc réalisée: certains des plus grands médias sont désormais aux mains de marchands de canons... A l’heure des tensions avec l’Irak, on peut supposer que ces médias ne s’opposeront pas avec la dernière énergie à une intervention militaire contre Bagdad...

   Les appétits carnassiers des nouveaux empereurs de la communication poussent d’autres publications à rechercher une taille critique afin d’échapper à une prise de contrôle. Par exemple, le groupe Le Monde (2) s’est récemment rapproché des Publications de la Vie catholique (Télérama, La Vie), dont il a acquis 30 % du capital, ainsi que de l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur, et envisage de placer une partie de son capital en Bourse.

indépendance des médias

Médias et pouvoir politique

   Le grand nombre de titres de presse écrite, de chaînes de télévision, d’éditeurs de livres masque l’ampleur de la concentration dans les médias. Les médias sont en majorité intégrés à des groupes industriels (Lagardère, Bouygues, Dassault, …) qui dépendent économiquement par leurs marchés de l’Etat, donc du pouvoir politique.

Ces groupes sont eux-mêmes liés entre eux: certains administrateurs de groupe Lagardère sont administrateurs du groupe Bouygues. Arnaud Lagardère lui-même est administrateur de LVMH qui appartient au groupe Arnault, lequel est actionnaire de Bouygues! Lagardère détient une participation de 10 % dans la société européenne EADS dont il a été un des co-fondateurs. EADS dépend de commandes de l’Etat liées à l’armement et à l’aéronautique.

   Le pouvoir politique dépend du pouvoir télévisuel en même temps que les groupes contrôlant les médias télévisuels peuvent utiliser le pouvoir conféré par la télévision au bénéfice de leurs autres activités (défense, bâtiment, téléphone…). La législation anti-trust et anti-concentration est manifestement insuffisante pour entraver cette concentration et les liaisons dangereuses entre les activités industrielles et le contrôle de la télévision.

   Ces deux facteurs, concentration et dépendance du pouvoir politique, représentent une réelle menace pour notre démocratie.

complot médiatique contre le voile islamique

Rappel des lois anti-concentration en France

   La loi française interdit à un groupe de dépasser un seuil de 30% de la diffusion totale de la presse quotidienne d’information politique et générale. La règle dite des “deux sur trois” interdit à un même groupe de posséder à la fois une télévision de diffusion nationale, une radio de diffusion nationale et un quotidien de diffusion nationale, et ne lui autorise le contrôle au maximum que de deux de ces trois médias.

Face à ce constat, qu’ont dit les Etats généraux de la presse?

  Le livre vert des Etats généraux de la presse (EGP) a été remis par Bernard Spitz le jeudi 8 janvier à la Ministre de la Culture, Christine Albanel.

Les Etats généraux n’ont pas suivi Nicolas Sarkozy dans sa volonté de faire sauter les verrous de concentration pour constituer des grands groupes multimédias.

   Ils n’ont pas pu éluder le problème de concentration et font même le constat du problème de dépendance de la presse et des médias à l’égard de puissances financières dépendant de commandes de l’Etat, sans pour autant faire de proposition pour empêcher cet état de fait. Notons dans un paragraphe de la synthèse, qui ne donne lieu à aucune recommandation:”La détention de quotidiens par des groupes extérieurs aux médias, dont certains dépendent de la commande publique et peuvent donc apparaître comme plus sensibles aux pressions, pose la question de l’indépendance des rédactions et de la confiance que le public place dans la presse dans son ensemble.” Sont visés les groupes Dassault (Le Figaro), Bolloré (Direct Matin et Direct Soir), ou encore Lagardère (pas de quotidien, mais les journaux cités plus haut).

Le rapport de l’UMP sur la réforme des médias français

   Avant la tenue des Etats généraux de la presse, Nicolas Sarkozy avait commandé un rapport à Danièle Giazzi (secrétaire nationale de l’UMP chargée des entreprises) sur l’Etat des lieux, avant la convocation des Etats généraux. Ce rapport Giazzi remis le 11 septembre 2008 à Nicolas Sarkozy comporte 34 recommandations pour «faire naître des champions internationaux». Notamment une libéralisation tous azimuts du paysage médiatique, l’ouverture du capital de l’Agence France Presse (l’AFP) pour en faire une société anonyme et l’assouplissement des «verrous» anti-concentrations. Le but : qu’il soit bientôt possible qu’un groupe de médias possède à la fois une chaîne de télévision, une radio et un quotidien de dimension nationale, un attelage interdit actuellement par une loi sur l’audiovisuel de 1986. Ceci pour «assurer la rentabilité et la compétitivité de nos entreprises», justifie l’auteure de ce rapport.

Position et décision de Nicolas Sarkozy

   Nicolas Sarkozy ciblait essentiellement ses conclusions sur le problème économique de rentabilité insuffisante de la presse en France, le problème « capitalistique », le coût d’impression et de distribution supérieur à celui des entreprises de presse étrangères, et la concurrence déloyale par la gratuité des informations sur support Internet. Il n’a jamais caché de surcroît sa grande méfiance vis-à-vis du support Internet.

Par un curieux raisonnement s’affichant vertueux mais relevant du sophisme:

- pour défendre le pluralisme de la presse (et des médias), il faut que les entreprises soient viables, donc rentables et moins dépendre des subsides de l’Etat,

- pour être rentables, les entreprises de presse et de medias doivent atteindre une taille critique pour amortir les importants coûts fixes d’édition et de distribution et pour faire face aux géants qui dominent le marché à l’étranger comme Bertelsmann et Murdoch. La levée des verrous anti-concentration permettrait donc de constituer de grands groupes multi-medias allant dans ce sens. Or cette concentration accrue nuit justement au pluralisme !

Résultats de la nouvelle politique médiatique du gouvernement

   Les conclusions du rapport traduisent les revendications portées par différents types de lobbies, qui revendiquent un allègement du carcan règlementaire. De longue date, de Martin Bouygues (TF1) à Arnaud Lagardère ( Paris Match , Europe 1, Elle , le JDD …), en passant par Nicolas de Tavernost (M6), Jean-Paul Beaudecroux (NRJ), les lobbyings industriels prônent la dérégulation. Danièle Giazzi va dans leur sens en proposant de faire sauter les seuils anti-concentration. C’est la recommandation 23. Martin Bouygues pourrait ainsi posséder 100 % de TF1 (au lieu de 49 % aujourd’hui), acquérir un groupe de radio (pourquoi pas NRJ ?) ainsi qu’un quotidien de dimension nationale ( Le Figaro l’intéressait il y a quelques années). Faut-il  accepter que l’information en soit réduite à n’être qu’une simple marchandise?

Sources:

Archives.lesechos.fr

Monde-diplomatique.fr

Senat.fr/rap/r04-468/r04-4681.html

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