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Cirse financière (9): Les économistes sont-ils au-dessus de toute responsabilité?

Article publié le 26/11/2005

auteur-e(s): Azam Geneviève, Plihon Dominique

Article publié dans Sociétal, numéro 50, 4e trimestre 2005, dans le cadre d’un dossier sur «le rôle social de l’économiste» par Geneviève Azam et Dominique Plihon, Membres du conseil scientifique d’Attac; respectivement professeurs d’économie aux Universités de Toulouse-Montmirail et de Paris-Nord.

gary becker et rationalité économique

L’effacement de la question politique et la responsabilité des économistes

   Si, dans sa visée scientifique, la théorie économique n’est pas unifiée par l’étude d’un objet social, en revanche, dans sa forme dominante et hégémonique, elle est unifiée par des principes méthodologiques fondés sur l’individualisme méthodologique. Dans ce contexte, la société comme réalité sui generis au-delà de l’accord des subjectivités individuelles, n’existe pas. Il n’y a donc pas, a priori, de responsabilité vis-à-vis d’elle. Si les préconisations économiques produisent des catastrophes, c’est du fait de défaillances des acteurs, d’effets pervers 1, de défaut d’information ou de défauts de rationalité, du fait des limitations cognitives des acteurs. Il devient ainsi plus aisé de comprendre que, si les politiques dites de « lutte contre la pauvreté dans le monde » ne fonctionnent pas, ces politiques ne seront jamais mises en cause car finalement la responsabilité en incombe aux acteurs en général dans leur mise en œuvre de ces politiques, et plus particulièrement aux pauvres eux-mêmes. Voilà pourquoi les économistes qui inspirent les orientations de la Banque Mondiale ont-ils pu préconiser le «consensus de Washington» et les politiques d’ajustement structurel qui ont conduit à des crises sociales dans les pays du Sud d’une gravité telle que la terminologie est abandonnée.

Ces mêmes économistes recommandent aujourd’hui des politiques de «lutte contre la pauvreté» qui ne sont qu’un nouvel habillage sous la formule du nécessaire «empowerment».

   Alors que dans la tradition de G. Becker, les économistes prétendent pouvoir expliquer l’action sociale dans la logique du choix individuel rationnel, l’affirmation du caractère scientifique pur de la théorie les exonère de toute responsabilité. De ce fait toute considération éthique et politique est rejetée dans la métaphysique ou encore du côté de tentations totalitaires. En effet, selon Frederic Hayek qui occupe une place centrale dans le renouvellement des représentations et croyances économiques, le garant de la liberté est la reconnaissance par les hommes d’ordres sociaux spontanés, produits de leurs actions, mais non de leurs desseins, selon la tradition des Lumières écossaises. De ce fait, on n’a pas à se soucier de la cohésion sociale, la place du pouvoir est laissée vacante, et le marché permet d’évacuer toute tentative de transformation de l’ordre social, assimilée à un délire de toute-puissance et à une forme de totalitarisme. L’opacité du social est garante de la liberté. La justice ne concerne que les conduites personnelles et l’expression «justice sociale» est privée de sens, à moins de revenir à des formes de pensée qui, selon cette vision, font de l’action collective et volontaire des outils de transformation sociale porteurs d’ordres totalitaires. Dans ce cadre de croyance, aujourd’hui dominant avec de multiples variantes, poser la responsabilité des économistes est impensable, voire suspect.

   Le renouvellement de l’intérêt pour les institutions à l’intérieur de la théorie économique ne contredit pas cette posture dans la mesure où, contrairement au vieil institutionnalisme, avec le néo-institutionnalisme, les institutions sont le produit du choix des agents, elles sont une création humaine à un moment donné.

Conformément aux principes d’une philosophie pragmatique, la société économique est le résultat d’arrangements volontaires produits par des agents rationnels (même si la rationalité est limitée, incomplète) qui varient avec les circonstances. Contrairement à la grande tradition de l’économie politique, la régulation de la société globale ne se pose donc pas.

   Les économistes seraient ainsi au-dessus de tout soupçon. Et pourtant, est-ce au nom de la neutralité scientifique que l’implication de Milton Friedman dans la définition de la politique économique au Chili sous le général Pinochet, et l’expérimentation en grandeur nature de ce qui deviendra le modèle néo-libéral dominant, peuvent être évaluées? Que dire de son influence auprès de la Russie dans la définition du programme de la transition à l’économie de marché en 100 jour ! En effet, tout comme les économistes du FMI et ceux proches de l’administration américaine d’alors, il défendait la «thérapie de cho » pour la transition à l’économie de marché. Quand cette « thérapie » eut produit tous ses effets, la crise financière a éclaté en 1998. Le FMI et la Banque Mondiale ont alors massivement prêté à la Russie, malgré la corruption et malgré l’interdiction théorique de prêts aux Etats corrompus , largement appliquée pour de petits Etats, par exemple pour le Kenya qui s’est vu refuser un prêt à ce moment-là. Trois semaines après l’octroi de nouveaux crédits, la Russie annonçait une suspension unilatérale des paiements et une dévaluation du rouble. Ces mesures n’ont fait que gonfler les avoirs des oligarques russes en Suisse ou à Chypre, déjà alimentés par les résultats des privatisations, et conforter le pouvoir de Boris Eltsine, soutenu par les gouvernements occidentaux. Le résultat de la thérapie de choc est édifiant: baisse du PIB, hausse de la pauvreté et des inégalités, effondrement des classes moyennes. Comme l’écrit Joseph Stiglitz :

   «On a rarement vu un écart aussi gigantesque entre les attentes et la réalité que dans la transition du communisme au marché. On était sûr que la combinaison privatisation-libéralisation-décentralisation allait vite conduire, peut-être après une période brève de transition, à une immense augmentation de la production »2.

   Michel Camdessus, alors directeur du FMI, n’a jamais désavoué les présupposés économiques qui avaient guidé les politiques dont il avait la responsabilité. Pourtant, dans le cas concret de la Russie, le déni de la nécessaire prise en compte des conditions sociales des politiques économiques et l’euphorie de la toute-puissance du marché se sont apparentés à une caution donnée à une corruption manifeste.

   Quels que soient les résultats immédiats, les institutions financières internationales et les économistes qui les inspirent, ignorent les effets immédiats de leurs mesures sur un pays, car les effets pervers sont analysés comme passage obligé, comme épreuve d’assainissement, pour un processus à long terme visant au « développement humain ». Où sont les interrogations des économistes à propos de la famine au Niger, longtemps niée et maintenant traitée comme catastrophe naturelle? Les conditions climatiques ou les invasions de criquets, bien réelles, sont loin en effet d’en être les seules causes. Selon les critères des institutions financières internationales, le Niger est un bon élève. Engagé depuis 1996 dans l’initiative PPTE (Pays pauvres très endettés), ses résultats « économiques » devraient l’autoriser depuis avril 2004, à une réduction de dette. Mais pour arriver à cela, le Niger a dû passer toutes les étapes imposées par le FMI et la Banque mondiale: réduction drastique des budgets sociaux et des subventions aux produits de base; augmentation de la TVA; privatisations; libéralisation commerciale et mise en concurrence déloyale des producteurs locaux avec des sociétés transnationales. La famine peut-elle être considérée comme un assainissement nécessaire, un passage obligé pour atteindre le « développement humain»? La fin justifierait-elle les moyens?

   Face aux désastres écologiques, déjà là et à venir, qu’ont à nous dire les économistes orthodoxes? Passons sur l’hypothèse de gratuité des biens naturels, sur l’oubli de la nécessaire comptabilisation de la ponction non réversible sur le patrimoine naturel. Mais que dire aujourd’hui de la perpétuation de la croyance en l’infinité de la Nature capable de se régénérer naturellement ou avec des procédés techniques, de la croyance en la possible substitution infinie du capital naturel par du capital artificiel, de la délégation au marché du soin de réguler les équilibres écologiques ? Le calcul économique est fondé sur un raisonnement sur le présent à partir de l’avenir avec l’hypothèse éminemment contestable de la réversibilité des décisions et des résultats. Or la mise en évidence de l’irréversibilité de certaines décisions, qui engagent l’avenir de l’humanité, oblige à poser la question de la responsabilité et à réintroduire la dimension éthique et politique dans les choix économiques. Parmi de nombreux exemples, citons celui du Brésil, encouragé à développer la culture du soja et l’élevage du bétail pour l’exportation, au détriment de la forêt amazonienne. La CFI, Corporation Financière Internationale, une des institutions faisant partie du groupe Banque mondiale, a accordé deux prêts à la plus grande compagnie agro-industrielle de soja du pays, le Groupe Amaggi 3, au mépris de l’écosystème du Brésil et du monde, au mépris des peuples indigènes qui viennent grossir la masse des pauvres que par ailleurs la Banque Mondiale s’est donnée pour objectif de réduire.

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   Les économistes qui ont inspiré et légitimé ces politiques au nom de la rationalité et de l’efficience portent de fait une responsabilité écrasante dès lors qu’ils s’acharnent dans leurs erreurs et perpétuent des modèles qui ont fait la preuve de leur échec, car ils sont les experts, ou ils inspirent les experts, qui concourent à la décision. Et pourtant, tant qu’ils ont respecté le dogme de l’institution pour laquelle ils travaillent, ils ne seront pas inquiétés, d’autant que ce sont eux le plus souvent qui définissent les critères de l’évaluation.

A quelques exceptions près, leur mutisme trouve certainement sa source dans le fait que le raisonnement économique repose sur de grands équilibres construits à partir des comportements individuels abstraits, et non sur les populations qui subissent ces programmes.

   La réduction du monde à un seul principe, le principe d’efficience économique, apparaît aujourd’hui mortifère pour l’humanité. Qu’ont à dire les économistes qui étudient « scientifiquement » le marché du travail, qui préconisent sa dérèglementation, pour qui l’injonction au travail fait office de mot d’ordre de mobilisation générale pour la «guerre économique », alors que le droit au travail lui-même, comme droit fondamental de la personne humaine, comme fondement de sa dignité, est remis en cause ? De même la convocation de la scientificité des décisions en matière de droits de propriété peut-elle exonérer les théoriciens et experts du fait que, pour des raisons économiques parfaitement pensées, on ne peut distribuer des médicaments de lutte contre le sida dans les pays du Sud?

Conclusion

   La responsabilité des théoriciens de l’économie, des experts qui concourent aux décisions et diffusent la pensée, ne peut être répudiée au nom de la scientificité de leurs affirmations. Les choix politiques sont largement surdéterminés ou annihilés par l’invocation de contraintes économiques, formulées à partir des présupposés de la pensée dominante. Dans des sociétés devenues sociétés économiques, l’économique tend à primer sur le politique ou à l’englober. La force de légitimation des préconisations des économistes par l’invocation d’une « science économique » pure ne peut plus suffire.

   A l’intérieur de la science physique, qui, dans sa version newtonienne et lagrangienne, continue majoritairement à servir de modèle à la «science économiqu » contemporaine, les chercheurs ont remis en cause leur conception de la physique «mécanique», ont exploré des voies nouvelles qui ont permis des avancées scientifiques considérables dans le domaine de la physique quantique par exemple. Par ailleurs, aux échelles macroscopiques, plus proches des problèmes de l’économie, les physiciens ont mis en lumière des phénomènes d’instabilité ou de bifurcation qui remettent en cause les naïvetés déterministes de la mécanique classique. Il est donc apparemment paradoxal que les théoriciens de l’économie pure ne se questionnent pas eux-mêmes sur les fondements scientifiques de leur démarche, en particulier sur la séparation entre l’objet d’étude et l’observateur, largement remise en cause par la physique quantique. Sans nul doute, une telle démarche supposerait, comme c’est le cas dans les sciences physiques, d’accepter un réel changement de paradigme, plutôt que de sophistiquer à l’infini le paradigme walrasien. Cela supposerait également la reconnaissance du statut particulier de la science économique comme science sociale, inextricablement positive et normative, et un abandon de position dominante en vue d’une réouverture des savoirs.

Notes

 [1] A.O.Hirschman, 1991, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Fayard.

[2] J.E. Stiglitz, 2002, La grande désillusion, p.202, Fayard, Paris.

[3] CADTM, http://www.cadtm.org/article.php3 ?id_article=1549

Source: http://www.france.attac.org/spip.php?article5724

 

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