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  • 11/7/2009
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Zygmunt Bauman: la société ouverte et ses démons ou le traité de guerre perpétuelle

Tebyan vous propose ici un aperçu de la pensée du professeur anglo-polonais de sociologie à l’Université de Leeds et de Varsovie: Zygmunt Bauman. Son analyse de la société moderne tourne autour du thème de la « liquidité» dans les rapports sociaux, caractérisés par leur instabilité éphémère et l’impossibilité de fonder une morale individuelle et sociale, c’est-à-dire un lien établi entre politique et pouvoir. C’est là, selon Bauman, le défi posé par le nouvel ordre imposé par la mondialisation.

le sociologue polonais sygmunt bauman

   La sagesse des Anciens affirme: Si vis pacem. Para iustitiam. Contrairement au savoir, la sagesse ne vieillit pas. L’absence de justice barre la route à la paix - aujourd’hui tout comme il y a deux mille ans. Ceci n’a pas changé. Ce qui a changé est que la justice à notre époque, et contrairement aux époques anciennes, a acquis une dimension planétaire, mesurée et évaluée à l’échelle de la planète. Plus rien n’est «au dehors» sur le plan matériel et alors le bien-être qui règne à tel endroit ne peut être innocent de la misère qui sévit ailleurs. Dans la formule succincte de Milan Kundera «l’unité de l’humanité» entraînée par la mondialisation signifie que «nous n’avons plus de refuge».1

   La mondialisation a accompli son oeuvre, et toutes les sociétés sont maintenant pleinement et véritablement ouvertes, au niveau matériel et intellectuel, de telle sorte que l’insulte de l’injustice s’ajoute à tout dommage résultant de privations ou d’indifférence: le sentiment d’un préjudice subi, d’un tort à réparer, mais avant tout le mal à venger... «L’ouverture» de la société ouverte a acquis de nos jours une nouvelle acception, inimaginée par Karl Popper. Désormais elle n’est plus un produit précieux mais fragile d’une affirmation de soi courageuse quoique stressante, mais est devenue plutôt un destin irrésistible; un effet secondaire de la «mondialisation négative» -c’est-à-dire une mondialisation qui détruit les limites endiguantes le mouvement libre du commerce et du capital, de la surveillance et du renseignement, de la coercition et des armes, du crime et du terrorisme qui dorénavant font fi de la souveraineté territoriale et ne respectent les frontières d’aucun état.

   Nous vivons un «grand renversement» de l’histoire occidentale. Le capitalisme a réussi à extraire le capital d’un cadre qui le contraignait trop, celui de l’Etat-nation, avec ses législations du travail et ses tutelles légales. En quelques années, les forces dominantes, qui détiennent l’argent et le pouvoir d’organiser le monde dans leur intérêt, ont trouvé d’autres stratégies, plus légères, moins contraignantes. Les Etats-nations sont en voie d’affaiblissement rapide, ils ne sont plus les moteurs du progrès social. Aujourd’hui, il règne dans un espace extraterritorial, hors d’atteinte. C’est pourquoi les lieux ne protègent plus. Tous les problèmes d’aujourd’hui sont globaux alors que la politique reste coincée dans le local. Les liens entre pouvoir et politique, si forts dans le passé, sont desserrés. Tel est notre problème.

profil d’un mondialiste apatride, jacques attali

   Si le concept d’une «société ouverte» désignait autrefois l’autodétermination d’une société libre fière de son ouverture, celui-ci évoque généralement aujourd’hui plutôt l’expérience terrifiante d’une population hétéronome et vulnérable submergée par des forces qu’elle ne contrôle ni ne comprend pleinement, consternée par son incapacité à se défendre et obsédée par la sécurité de ses frontières et des individus qu’elles embrassent. Le pouvoir aujourd’hui n’a besoin ni d’armée ni de surveillance pour faire régner l’ordre. La précarité, n’est-ce pas une formidable manière d’obtenir l’ordre et la soumission? Sur une planète mondialisée, la sécurité ne peut être assurée au niveau d’un état ou d’un groupe d’états: ni par leurs propres moyens ni indépendamment du reste du monde.

   La justice, condition préalable d’une paix durable, ne peut l’être non plus. «L’ouverture» pervertie des sociétés mise en œuvre par la mondialisation négative est elle-même la cause première de l’injustice et partant, indirectement, du conflit et de la violence. C’est l’action des Etats-Unis et de ses divers satellites, tels que la Banque Mondiale, le Fond Monétaire International et l’Organisation du Commerce International qui «a engendré des excroissances subsidiaires, des sous-produits dangereux tels que le nationalisme, le fanatisme religieux, le fascisme et, bien sûr, le terrorisme, qui marchent la main dans la main avec le projet de mondialisation libérale». «Le marché sans entraves» est une recette pour l’injustice, et en fin de compte pour le nouveau désordre mondial dans lequel (contrairement à Clausewitz) c’est la politique qui devient un prolongement de la guerre par d’autres moyens. Le non-respect de la loi et la violence armée à l’échelle mondiale se nourrissent l’un de l’autre, se renforcent et se consolident mutuellement, conformément à la mise en garde d’un autre dicton de la sagesse ancienne – inter arma silent leges. Pour citer la mise en garde prophétique d’Alexander Hamilton.2 « Les ravages provoqués par la guerre en termes de vies humaines et de biens matériels, l’effort et l’angoisse permanents que comporte une situation de danger constant, forcera les nations les plus attachées aux libertés, à recourir des institutions tendant à détruire leur droits civils et politiques afin de retrouver le repos et la sécurité.»  Cette prophétie est en passe de se réaliser. Une fois infligée à l’humanité, la peur acquiert son propre dynamique et logique de développement.

Le seul caractère distinctif de la version moderne de la peur est peut-être la rupture du lien entre les mesures inspirées par la peur et les secousses existentielles qui donnent naissance à la peur qui les inspirait ; le déplacement de la peur, des failles et fissures de la condition humaine où «le desti » germe et éclos, vers des domaines de l’existence qui, pour une large part, n’ont rien à voir avec la véritable source de l’angoisse. C’est pourquoi le cercle vicieux de la peur et des mesures inspirées par la peur se perpétue, sans rien perdre de sa vigueur – et cependant sans approcher de plus près son objectif apparent.

   Le cycle en question a été déplacé du domaine de la sécurité (c’est-à-dire de la confiance en soi et de la certitude, ou de leur absence) à celui de la sécurité personnelle (c’est-à-dire dans le sens du sentiment d’être à l’abri de, ou exposé à des menaces contre le moi corporel et ses prolongements). Le premier domaine, progressivement dépouillé de ses protections institutionnelles garanties par l’état, a été livré aux aléas du marché et transformé en un terrain de jeux pour les forces mondiales qui échappent au contrôle politique et également de cette manière, au pouvoir des intéressés de pouvoir réagir de façon adéquate, encore moins de résister de façon efficace. Les systèmes d’assurance contre les malheurs individuels garantis par la collectivité, radicalement réduites, ne suffisent plus pour maintenir la confiance en la sécurité personnelle, et ne suscitent plus l’espoir, encore moins la certitude, qu’ils survivront aux programmes de réduction futurs. Alors que les défenses fournies par l’état contre les secousses existentielles sont progressivement démantelées, il revient aux individus de rechercher, découvrir et mettre en œuvre des solutions individuelles aux problèmes issus de la société, et de faire tout cela par des mesures individuelles, isolées, avec des outils et des ressources de toute évidence inadéquats pour cette tâche. Les messages lancés par les sièges du pouvoir politique qui proposent une plus grande flexibilité comme le seul remède à un manque de sécurité ne fournissent que peu d’espoir d’une sécurité existentielle dans un monde toujours plus incertain et imprévisible. Le fait que l’état batte en retraite d’un rôle sur lequel depuis la plus grande partie du siècle dernier il a fondé sa légitimité ouvre à nouveau le débat sur la légitimité. Un nouveau consensus citoyen («le patriotisme constitutionnel», pour employer l’expression de Jürgen Habermas) ne peut être construit, comme il le fut il y a peu, sur des garanties de protection contre les aléas du marché qui bouleversent l’intégrité des statuts sociaux et minent les droits à l’estime sociale et à la dignité personnelle.

le rôle ambigu du jeu violent dans l’éducation des masses

   Adam Curtiz, auteur et réalisateur de la série, et reconnu comme le meilleur des créateurs d’émissions télévision sérieux en Grande Bretagne, faisait remarquer que bien que le terrorisme mondial représente un danger incontestable sans cesse présent au sein du «no man’s land» de la jungle mondiale, une bonne partie de la menace qu’il pose selon les estimations officielles, «est une chimère exagérée et déformée par les hommes politiques. C’est une sombre illusion qui s’est répandue à travers le monde sans être contestée parmi les gouvernements, les services de sécurité, et les médias internationaux». Les raisons pour lesquelles cette illusion a connu une trajectoire aussi rapide et spectaculaire ne seront guère difficiles à déceler: «A une époque où  toutes les grandes idées ont perdu leur crédibilité, la crainte d’un ennemi chimérique est tout ce qui reste aux hommes politiques pour assurer leur pouvoir».

   L’accent placé récemment sur le crime et sur les dangers menaçant la sécurité corporelle des individus et leur propriété est étroitement lié au «sentiment de la précarité» qui marche de pair avec la dérégulation économique et le remplacement de la solidarité sociale par le nouvel individualisme. Adam Curtis observait : «Il n’y a pas d’effrayants monstres nouveaux. Il s’agit de percer l’abcès de la peur». La peur est là, saturant l’existence humaine quotidienne alors que la dérégulation atteint le plus profond de ses fondements et que les bastions défensifs de la société civile s’écroulent.

 La peur est là – et plusieurs des hommes politiques trouvent difficile de résister à la tentation d’exploiter cette ressource constamment renouvelée et apparemment inépuisable pour remplir leur capital politique affaibli.
la peur de l’avenir, nouvel outil politique

   Bien avant le 11 septembre, la capitulation devant cette tentation et l’exploitation de ses redoutables bienfaits avaient déjà été essayées et mises à l’épreuve. Dans une étude au titre dramatique mais vrai « The Terrorist, friend of the Power» (Le Terroriste, ami du pouvoir), Victor Grotowicz analysait la façon dont le gouvernement de la République Fédérale Allemande avait exploité les attentats terroristes perpétrés par la Faction de L’Armée Rouge. L’esprit libéral qui marquait la constitution allemande au départ avait été subrepticement remplacée par un autoritarisme étatique auparavant déploré. Les études des chercheurs sont unanimes à conclure que la réaction violente des forces de l’ordre a contribué de façon importante à accroître la popularité des terroristes.

Le résultat le plus évident de cette campagne contre le terrorisme fut le rapide accroissement de la peur se répandant à travers la société; quant aux terroristes, la cible déclarée de cette campagne, ceci leur permettait d’approcher leur propre but – miner les valeurs sur lesquelles la démocratie repose – de bien plus près qu’ils n’auraient jamais pu l’espérer.

   Etant donné la nature du terrorisme contemporain, la notion même de « guerre contre le terrorisme » est pratiquement une contradiction in adjecto. Les armes modernes, conçues et développées à l’époque des invasions territoriales et des conquêtes, sont singulièrement inadaptées à la tâche de localiser, frapper et détruire les cibles extraterritoriales, éminemment mobiles et insaisissables, se déplaçant avec un minimum de bagages et disparaissant aussi rapidement et discrètement du lieu d’attaque qu’ils n’y sont arrivés. Etant donné la nature des armes modernes dont disposent les armées, les réponses à des actes de terrorisme de cette nature sont inévitablement gauches, maladroites, et manquent de précision et entraînant un plus grand nombre de «victimes collatérales», un plus grand volume de «dégâts Collatéraux» et ainsi donc plus de terreur qu’il ne serait possible aux terroristes de provoquer. Ceci, il est vrai, fait partie intégrante du dessein des terroristes et constitue la principale source de leur force qui dépasse de loin le pouvoir de leur nombre et de leurs armes.

Une autre conséquence de cette guerre se révèle dans les nouvelles entraves aux libertés individuelles – dont certaines n’avaient plus cours depuis l’époque de Magna Carta.

   Les liens entre les hommes sont lâches, mais ils sont aussi, pour cette raison, terriblement peu fiables, et la solidarité est aussi difficile à pratiquer que ses vertus morales sont difficiles à comprendre. Ce nouvel individualisme, ce relâchement des liens  humains et l’affaiblissement de la solidarité ne sont que le revers de la médaille dont l’autre face porte l’effigie de la mondialisation. La société n’est plus protégée par l’état: elle est maintenant exposée à la rapacité de forces qu’elle ne contrôle pas et qu’elle n’espère plus ou ne souhaite plus reconquérir et juguler. L’état nation «ouvert» et de plus en plus désarmé perd à la fois son pouvoir, qui se dissout dans l’espace mondial, et son flair politique qui se trouve désormais de plus en plus reléguée au domaine de la «politique au niveau individuel» et cédée à chacun de ses citoyens et citoyennes. Tout ce qui peut rester entre les mains de l’état de son pouvoir ne lui permet guère autre chose que d’être un état sécuritaire. «Le nouvel ordre se fonde sur le souci partagé de sécurité» (Antoine Garapon). Du fait que la société a été forcée à s’ouvrir par la pression des forces de la mondialisation, de plus en plus, le pouvoir et la politique lui échappent dans des directions opposées. La réconciliation du pouvoir et de la politique est le problème et la tâche colossale qui, en toute probabilité, s’imposeront à ce siècle comme le défi suprême. Le rapprochement des partenaires séparés dans le giron de l’état nation constitue probablement la réponse à ce défi la moins prometteuse des réponses possibles.

   Au niveau d’une planète négativement mondialisée, tous les problèmes les plus fondamentaux – les métas problèmes qui conditionnent la possibilité d’aborder tous les autres – sont globaux, et étant globaux ils n’admettent aucune solution locale. Il n’y a pas et il ne peut y avoir de solutions locales à des problèmes dont les origines et les dynamiques sont globales. La démocratie et la liberté ne peuvent plus être assurées dans un pays ou même dans un groupe de pays, parce que leur défense dans un monde rempli d’injustice et peuplé de millions d’êtres humains privés de dignité humaine corromprait inévitablement les valeurs mêmes qu’elles sont censées défendre.

la torture publiquement légalisée et institutionnalisée par les usa

   Cette insécurité et cette incertitude, à leur tour, naissent du sentiment d’impuissance: nous semblons avoir perdu le contrôle, que ce soit individuellement, à plusieurs, ou collectivement – et pis encore nous n’avons pas les outils qui permettraient à la politique de retrouver et de reprendre la maîtrise des forces qui façonnent notre condition et définissent nos possibilités et les limites de notre liberté de choix: une maîtrise qui aujourd’hui nous échappe ou nous a été soutirée. 

Notes:

1 Milan Kundera, L’Art du roman. Paris, 1986

2. Alexander Hamilton, «The Consequences of Hostilities between States». Federalist Papers, New

York 2002.

Sources:

 http://www.ihej.org/ressources/zygmunt_Bauman_juin_2005.pdf

Wikipedia.org

Canalacademie.com

Ihedate.com

Attali.com

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