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  • 19/11/2007
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Crise financière (4): une belle histoire…

La Rédaction

« Bien raconter l’histoire »

   Chaque crise financière constitue l’un de ces moments de l’histoire qui peuvent se révéler un leçon utile pour l’humanité, pour peu qu’on prenne le temps d’analyser avec objectivité ce qui se passe réellement.

On ne manquera pas de nous donner une analyse technique des événements, l’exposé lisse d’un scénario attribuant à chacun un rôle soluble dans un système intouchable.

      L’argumentation doit être suffisamment digeste pour sauver l’essentiel, le bateau sur lequel on vogue à vue, tout en désignant un bouc émissaire, choisi arbitrairement par ses pairs, non pas parce qu’il est plus coupable que ses anciens « associés », mais tout simplement parce qu’il représente pleinement ce que l’on attend d’un sacrifice cathartique. En somme, il faut noyer l’un d’entre nous pour éviter le naufrage, et arrivés à terre, « l’important est de bien raconter l’histoire », pour reprendre un des scripts de John Travolta dans  le film « Basic » réalisé par John McTiernan. L’important est donc de « bien raconter l’histoire »… L’analyse technique, la recherche des responsabilités, les éventuelles sanctions, les explications théoriques, les mesures correctives, enfin le « noyage du poisson » dans un bocal encore plus grand que le précédent, constituent les recettes de l’art de la dissimulation financière.   
affiche du film « basic » : le trafic de drogue couvert par l’armée américaine en amérique latine (2003)

 

Ce que cachent les mots…

   Les mots paraissent, au commun, de la plus grande banalité. Il suffit de les utiliser souvent pour que l’auditoire leur trouve soudainement une légitimité. Mais derrière l’apparente insignifiance des mots se cache à l’affût, l’irrépressible précision linguistique de laquelle découlent souvent des conséquences psychologiques et juridiques dévastatrices.   

Sachez-le, il n’est pas de mot innocent, car ce sont des témoins implacables, qui vous délivrent un témoignage à charge contre votre indépendance d’esprit. Pour l’écrit comme pour l’oral, la ponctuation n’est pas en reste.

      Méfiez-vous ainsi de la virgule ; chaque virgule prend une valeur sémantique particulière. Les personnes familières des grands contrats commerciaux apprennent parfois à leur insu que la virgule peut s’avérer redoutable…si elle ne se trouve pas au bon endroit.

   Telle une mine pour le navire à la dérive, la virgule peut déterminer le sort d’une négociation ou d’un contentieux contractuel dans un sens ou dans l’autre, selon que celle-ci distribue, avec la froideur indifférente de l’arbitre, le droit en votre faveur ou à votre encontre, avec des millions de dollars à la clé, que vous pourrez empocher ou, au contraire, devrez débourser… Dans le domaine politique, vous observez que certains mots sont tabous : révisionnisme, sionisme, colonialisme, résistance sont autant de mots qui peuvent coûter très chers. Ces mots font partie du domaine superstitieux du « pêché intellectuel».

   Le « pêché intellectuel » résulte de la volonté de l’ordre en place de donner à ses points de vue une infaillibilité sacrée, prétention permise par la justice d’un vainqueur décidée à achever son adversaire intellectuel. Certains mots deviennent alors corrosifs, opposés au système, à l’ordre en place et doivent être punis pour appel à l’insubordination intellectuelle.

Ils équivalent à la guillotine pour ceux qui les utilisent. La vérité qu’ils recèlent est potentiellement explosive pour les gens qu’elle vise.

   Combien a-t-on commis de meurtres sur le compte des mots ? On assassine pour des mots. La « crise financière » fait partie de ces vocables dangereux et bannis de la société fréquentable d’une manière générale. Jusque récemment, seuls les « chefs de tribus » étaient compétents pour autoriser qu’on l’évoquât en public.

   Depuis l’été 2007 a commencé l’utilisation progressive et contrôlée de ce mot autrefois tabou. Une fois l’ « imprematur » donné, des milliers d’organes de presse « autorisés » se sont évertués à « bien raconter l’histoire ». Puisque vous disposez à envie de la « bonne histoire », nous vous proposons ici de vous donner la mauvaise… Convenez, à notre décharge, qu’il est parfois plus difficile de raconter une histoire mal que de « bien la raconter », entendez ici une histoire à contre courant, une histoire inédite ou plutôt, interdite, une histoire qui coûte cher à celui qui la raconte et, surtout, à celui qu’elle vise. 

scène de procès inquisitorial du franciscain spirituel bernard délicieux (occitanie)

 L’analyse technique

   La bonne histoire vous racontera que la crise actuelle est réelle, qu’elle « toucha » d’abord le marché des hypothèques immobilières aux Etats-Unis. On vous dira ensuite que les marchés étant interconnectés, les agents financiers doivent simultanément faire face à des problèmes similaires sur plusieurs marchés.

    Compte tenu de la conjoncture, un terme commode et autorisé, les agents ont des difficultés à faire face à ces échéances mais le système est solide et seuls les brebis malades seront exclues du troupeau. Voyez là une adaptation de l’évolutionnisme darwinien…une belle histoire.

stanley o’neal, ex-ceo de merril linch vient d’en être « remercié »

  Maintenant, sachez qu’il y a d’autres causes à une crise dont l’ampleur est telle que même les banques, ces prestidigitateurs parmi les plus doués de la place, ne peuvent plus dissimuler 1.  Nous avons déjà évoqué quelques unes des causes à l’origine de la crise actuelle (voir crise financière 1). Nous les rappelons brièvement :

- inanité du système de Bretton Woods, qui fait peser le risque systémique sur les  contribuables des pays membres du FMI, et sentiment d’intouchabilité des gros acteurs financiers (Goldman-Sachs, Citybank) grâce à la règle du « too big to fail »

- faillite du système dollar suite à l’endettement massif du Trésor américain

- hyperinflation d’origine monétaire causée par la création monétaire incontrôlée de la part de la FED

- irresponsabilité des acteurs financiers, en particulier les banques et les fonds spéculatifs qu’elles contrôlent, quant à leur politique de crédit

- non-respect des règles prudentielles par les banques, par exemple en omettant d’enregistrer certains prêts hypothécaires par les banques, faisant craindre une utilisation multiple d’un même capital prêté

- exigence de rentabilité définie par la sphère financière à l’attention du système productif d’où une séparation du monde de l’analyse économique d’avec le monde économique réel

- émergence d’une « ploutocratie » dans les grands pays oeuvrant à concrétiser le programme réglementaire et économique élaboré par l’oligarchie financière pour promouvoir ses intérêts sur le long terme : la principale victime du programme est le « welfare state ». En France, on vise le programme du Conseil National de la Résistance (1944)

- financiarisation et désindustrialisation volontaire  des grandes économies appuyées sur l’existence du système dollar et d’un centre financier corollaire dont la survie dépend de l’instauration d’un ordre international assuré par la domination militaire américaine

- dérégulation progressive des sociétés au profit des capitaux financiers pour profiter au maximum de la rente d’une main d’œuvre bon marché

- exploitation de la misère pour bénéficier du « dumping social » existant dans les grands réservoirs de main d’œuvre bon marché que sont les pays asiatiques ou africains

- connivence entre les acteurs « fautifs » (banques, fonds spéculatifs) et les acteurs de contrôles (autorités monétaires et financières) ou des leaders d’opinion sensés être indépendants (agence de notation, professeurs d’université)

- maintien d’une rareté volontaire des capitaux et des biens en ce qui concerne l’accès par les projets innovateurs et productifs à ces capitaux

- arbitrages spéculatifs et artificiels entre tous les marchés, dont les marchés de première nécessité ou les marchés de matières premières indispensables à la production industrielle et à la prospérité des nations

 

Enrichissement individuel, responsabilité collective ?!!

Pour utiliser une métaphore chère au spéculateur G.Soros, le système financier mondial est une «pompe aspirante» qui concentre tous les capitaux vers le centre, c’est-à-dire New-York et la City de Londres.

   Néanmoins, il existe une alliance objective entre les systèmes politiques des pays occidentaux et les milieux financiers pour faire avancer le programme de financiarisation, qui est aussi in extremis un programme d’américanisation de la planète. Le problème posé par ce phénomène est qu’il s’agit d’un système cannibale, dans le sens où il tend à détruire les sociétés dans lesquelles il évolue.

   Au lieu de faire partager les potentialités énormes permises par les nouvelles technologies de production, par l’agriculture, par les méthodes de management des ressources, par la production de l’énergie nucléaire (avant d’en trouver une encore meilleure !) avec l’ensemble de l’humanité (sans forcément exclure le mécanisme du marché et la concurrence), on s’efforce avec ce système de créer une rareté qui n’existe que dans les ordinateurs de Wall Street.

le spéculateur g.soros critique le système financier après avoir amassé une fortune personnelle sur ces mêmes marchés

   L’humanité est aujourd’hui plus à même de réunir les conditions nécessaires à la prospérité qu’elle ne l’a jamais été. Pourtant, on constate que les indicateurs de pauvreté sont moins bons qu’avant et que les disparités de revenus se creusent. Le point le plus critique du système actuel est qu’il exonère complètement les dirigeants de toute responsabilité.

l’auteur du célèbre roman « 1984 », george orwell

    Nous vivons dans un monde « orwellien »,  qui chante des slogans de liberté individuelle et de réussite personnelle, mais qui dès qu’il s’agit d’en venir aux responsabilités attachées à ces notions, se rabat avec un empressement décontenançant vers la solidarité collective et le « nécessaire » besoin de sacrifice social.

    Ne voit-on pas qu’un petit nombre de financiers a véritablement « pris en otage » les populations du globe, pour reprendre une expression de F.Lordon 2, à des fins d’enrichissement personnel, et tente désormais d’imposer une solution collective au problème qu’il a lui-même créé à l’insu des autres.

En somme, les profits produits par des opérations frauduleuses leur appartiennent, mais quand il s’agit de régler les impayés et de solutionner les difficultés qu’ils ont créées, ces gens s’en remettent à l’Etat et à la solidarité collective.

   Ce discours simpliste, emprunt de sophisme éhonté, ne persuadera pas les citoyens honnêtes d’oublier les coupables. Il faut éclairer au plus vite les responsabilités, désigner les coupables afin qu’ils soient punis ! C’est là la logique la plus élémentaire pour revenir à une situation de rationalité…

 

Qui dénonce, propose !

   Tous ces efforts seraient vains s’ils n’étaient pas suivis d’étapes concrètes pour éviter que ces difficultés ne se reproduisent. C’est pourquoi il convient de proposer des réformes nécessaires à apporter au système :

- brisons la connivence corruptrice entre le monde de la finance et le monde politique en lui substituant une relation saine avec une primauté du politique sur la finance et non l’inverse

- enterrons le système dollar et les accords qui l’instaurent

- instaurons un système monétaire international équitable reposant sur des critères d’évaluation monétaire et financière justes et réels

- régulons les activités financières, par des accords internationaux, dans un sens favorable aux populations plutôt qu’aux banques et aux fonds spéculatifs

- reconnaissons à l’investissement productif les vertus dont est dépourvue la spéculation financière

- définissons enfin le rôle néfaste joué par le taux d’intérêt au niveau systémique et contribuons à l’élaboration de systèmes alternatifs favorisant le partage du risque et reconnaissant équitablement le rôle économique de l’ensemble des facteurs de production .

 

raphaël, « ecole d’athènes », 1509 (chapelle sixtine) : représentation des grands philosophes grecs

Notes:

1http://www.lesechos.fr/info/analyses/4649401.htm?xtor=RSS-2009

2. http://frederic.lordon.perso.cegetel.net/

 

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